Architecture et urbanisme : Sur la route des « utopies réalisées » en région lyonnaise


LE MONDE | 23.01.2013 à 12h48 • Mis à jour le 23.01.2013 à 16h00Par Jean-Jacques Larrochelle – Lyon – Envoyé spécial

La Cité des étoiles à Givors conçue par l'architecte Jean Renaudie.

 

A l’heure dite, la porte cochère s’est refermée. Une poignée de secondes de retard n’y ont rien fait. Où dormir désormais ? De l’obscurité de la campagne, un inconnu a surgi. « Ce n’est pas l’entrée du couvent. Vous pouvez le rejoindre en contournant le vieux bâtiment. Attention à la boue, au plan d’eau et aux animaux ».« Quels animaux ? » « Des oies, très agressives… »

Au final, point de volatiles et un chemin de terre bienveillant. Au moment de longer la Mer noire (le nom du bassin), apparaît la Tourette, calme bloc de béton brut et de verre posé en équilibre au sommet d’une pente herbeuse. A l’accueil, une jeune femme rassérène le visiteur. « Tout va bien. Je vais vous montrer votre chambre. Frère Marc viendra vous saluer. »

A Eveux (Rhône), à moins de 30 kilomètres au nord de Lyon, le couvent Sainte-Marie-de-la-Tourette est un lieu hors du temps. Accessible à toutes et à tous, athées ou croyants, la communauté dominicaine qui l’habite en a fait une maison d’accueil, de partage, de réflexion ou de prière. Et de grande liberté.

Achevée en 1960, c’est l’une des dernières grandes oeuvres de Le Corbusier (1987-1965). Un monument rectiligne, posé sur pilotis, d’apparence austère mais qui, dans son intimité, révèle une multitude de parcours que transcende la lumière. Ou plutôt les lumières. « On bâtit d’abord avec le soleil, puis le paysage, enfin le matériau », soulignait l’architecte.

Séjourner ici est une expérience rare. En dépit de leur modestie, les cellules soumises au « modulor » – unité de mesure basée sur l’échelle humaine inventée par Le Corbusier – disposent d’une loggia ouverte sur le paysage. Hormis dans les espaces privés des frères, chacun peut déambuler dans les lieux, à tout moment. Dans l’église, le réfectoire, l’atrium, le chapitre, l’oratoire. Ou la galerie du cloître que rythment les pans de verre imaginés par le compositeur et architecte Iannis Xenakis (1922-2001). L’on peut, à loisir, rejoindre le parc. Seule « contrainte » : respecter le silence.

La Tourette est le point d’orgue des Utopies réalisées, un partenariat touristique créé en 2009 en région lyonnaise, mettant en réseau cinq sites emblématiques du Mouvement moderne, courant architectural et urbain du XXe siècle. Leur point commun : tous ont été portés par un idéal social, spirituel et humain. Pour les découvrir, le périple, en voiture, nécessite deux jours.

Confort individuel et organisation collective

Première étape, le quartier des Etats-Unis à Lyon. Achevé en 1934, il a été voulu par le maire de l’époque, le radical Edouard Herriot (1972-1957). La Cité d’habitations à bon marché expérimentale de l’architecte Tony Garnier abrite quarante-neuf bâtiments de cinq étages, et quelque 1 400 logements.

Pour la première fois en France, confort individuel et organisation collective vont de pair. Sur le site : plus de cent magasins, une garderie d’enfants, une école primaire, une bibliothèque. Des allées plantées bordent les édifices au dessin délicat. Quant aux appartements, ils offrent un confort et des prestations sanitaires inespérés pour les familles qui y logent alors.

Depuis 1988, des peintures monumentales recouvrent certains murs des Etats-Unis. De cette aventure artistique portée par les habitants est née l’association Musée urbain Tony Garnier, qui a obtenu le label de la Décennie mondiale du développement culturel de l’Unesco en 1991. « Les fresques ne font pas l’objet de dégradation », souligne le peintre décorateur Man Almeri, en rehaussant les couleurs de l’une d’elles. Des Etats-Unis, la route des Utopies mène… aux Gratte-Ciel de Villeurbanne, autre programme d’ampleur achevé à la même époque, né aussi de la volonté d’un maire : Lazare Goujon (1869-1960). Inaugurés en juin 1934, les Gratte-Ciel sont la seule oeuvre d’importance de l’architecte Môrice Leroux : 1 600 logements, des commerces, la mairie, un dispensaire, des écoles et une maison du peuple, futur siège du Théâtre national populaire.

La Cité des étoiles à Givors conçue par l'architecte Jean Renaudie.

Dressés de part et d’autre d’un axe majeur bordé d’arbres, deux hauts bâtiments déploient leurs perspectives. Les derniers étages de ces constructions d’un blanc immaculé dessinent des volumes en gradins qui ouvrent sur de généreuses terrasses. A Villeurbanne comme à Lyon, les riverains confirment leur attachement à ces lieux qui satisfont toujours à leur mission de bien-être.

Après une nuit de repos à la Tourette vient ensuite Firminy-Vert, à plus d’une heure de voiture, en direction de Saint-Etienne. Encore une fois, la modernité et l’harmonie du site de Le Corbusier s’imposent d’emblée.

Une église dressée telle la cheminée oblique d’un paquebot

Telle la cheminée oblique d’un paquebot, l’église Saint-Pierre, achevée seulement en 2006, semble vouloir se pencher par-dessus la petite tribune du stade municipal. De l’autre côté de la piste, la Maison de la culture intrigue avec sa façade oblique en béton. Ici encore, la volonté d’un édile : Eugène Claudius-Petit (1907-1989), devenu en 1953 maire de cette cité minière, voulait « une ville du XXesiècle qui soit le meilleur de son temps ».

Firminy-Vert se signale aussi par le « Corbu ». Ses résidents nomment ainsi l’immense unité d’habitation (dix-sept étages, 130 mètres de long) construite sur les hauteurs de la ville, dernière réplique de la Cité radieuse à Marseille. Benoît, 24 ans, y habite un petit appartement. Il se sent très bien chez lui, mais voudrait déménager pour aller… « au Corbu, dans plus grand ».

Avant que ne tombe la nuit, direction la dernière et plus récente des Utopies. La plus charmante, probablement. La plus critique aussi envers les préceptes du Mouvement moderne et de la Charte d’Athènes dont les pires interprétations ont ouvert la voie à la politique des grands ensembles avec les conséquences que l’on sait.

A la fin des années 1970, à Givors, soutenu aussi par son maire Camille Vallin (1918-2009), l’architecte Jean Renaudie (1925-1981) a imaginé la Cité des étoiles. A l’emplacement de la vieille ville, face à la mairie. Usant de la souplesse combinatoire du triangle, il a organisé une anguleuse imbrication de béton, soit plus de deux cents cinquante logements tous différents, très largement éclairés et qui se prolongent par d’importants espaces extérieurs privatifs.

La Cité des étoiles, qui vient de fêter ses 30 ans, n’est pas seulement exemplaire par le souci apporté à la qualité de vie de ses occupants. Jean Renaudie a aussi voulu que l’ensemble se fasse discret, qu’il ne soit pas un obstacle, visuel, physique et symbolique, sur le chemin des ruines du château Saint-Gérald, juste au-dessus.

Depuis la place de la Mairie, un escalier puis un sentier serpentent vers l’antique bastion. Le soir, quand la dernière des Utopies s’endort, des petites diodes scintillantes entament leur dialogue nocturne avec l’éclairage paisible du monument.

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Jean-Jacques Larrochelle – Lyon – Envoyé spécial

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